Mesdames, messieurs,
Permettez-moi de débuter cette prise de parole par quelques mots de présentation, personnelle mais surtout politique. Je suis parlementaire belge, élu dans la partie francophone de la Belgique et, plus précisément, en Wallonie. Pour ce qui concerne le parti libéral, le Mouvement Réformateur, j’ai l’honneur d’en présider les groupes parlementaires, aux côtés de notre président de parti, M.Didier Reynders, qui est également ministre des finances.
Si je précise être belge et francophone, c’est parce que cela n’est pas sans entraîner des conséquences par rapport au présent exposé. Celui-ci portera sur la crise économique en général, en s’attachant aux principes fondateurs du libéralisme ; mais, comme nous faisons tous de la politique, il n’est pas possible, il n’est pas souhaitable de s’en tenir à une réflexion « désincarnée » sur la crise économique. En effet, si la crise est mondiale, si elle se déploie dans un monde mondialisé, elle se présente aussi, bien entendu, différemment dans nos pays respectifs.
C’est pourquoi il me faut préciser quelques points que vous êtes certainement nombreux à déjà connaître : la Belgique est un petit pays mais politiquement très compliqué. Notre système institutionnel est un fédéralisme fondé sur des communautés linguistiques de même que sur des Régions ayant des compétences économiques. Notre système électoral est un système à la proportionnelle, ce qui explique que les gouvernements sont toujours composés de différentes tendances idéologiques, lesquelles sont en outre démultipliées par deux, puisque ces tendances se dédoublent en partis francophones et néerlandophones.
Les partis libéraux participent actuellement au gouvernement fédéral mais sont dans l’opposition dans les entités fédérées. La crise économique est intervenue à un moment où la Belgique était en pleine crise institutionnelle, communautaire et linguistique –laquelle n’est d’ailleurs pas terminée. Cela devait être rappelé, de même que je dois préciser que des élections auront lieu en juin.
C’est dans ce contexte extrêmement tendu entre les tendances, principalement entre libéraux et socialistes que nous essayons –et singulièrement notre président qui, comme je l’ai dit, est également ministre des finances-, que nous essayons d’endiguer la crise. Nous agissons notamment en intervenant financièrement en faveur de banques en difficulté : Fortis, Dexia, KBC (en Flandre). Notre principal objectif est d’empêcher une extension systémique de la crise, en sécurisant au maximum l’épargne, l’emploi et l’activité économique.
Dans le contexte politique et électoral que j’ai rappelé en commençant, il n’est pas besoin de faire un dessin pour comprendre que nos adversaires sociaux-démocrates développent à l’encontre du libéralisme et des libéraux un véritable tir de barrage : à coups d’arguments idéologiques, d’éléments chiffrés, de vieux fantasmes collectivistes, mais aussi et le plus souvent d’attaques ad hominem.
En résumé la crise financière serait la grande crise du capitalisme, laquelle ne serait rien d’autre que la crise (finale ?) du libéralisme. Le président du parti socialiste ne se lasse pas d’entretenir la confusion et chacune de ses déclarations va en ce sens. Selon lui les libéraux seraient les amis des riches et ils ne parleraient qu’à l’oreille des banquiers.
En fait, il s’agit d’une stratégie qui se déploie selon plusieurs axes, ou plusieurs slogans réducteurs. Premièrement, la soi-disant connivence entre les banques et les partis libéraux ; alors qu’en fait en Belgique, la KBC est une banque catholique flamande, et Fortis et Dexia, des banques issues de capitaux et d’instruments publics du socialisme wallon. Deuxièmement, non seulement il y aurait cette connivence entre finances et libéralisme, mais en plus le système aurait échoué ; c’est ce qui a conduit l’ancien président du Mouvement Ouvrier Chrétien, aujourd’hui affilié socialiste, à déclarer qu’il fallait jeter le bébé avec l’eau du bain (entendez, jeter le libéralisme en même temps que l’on liquide le capitalisme). Troisième argument, proprement vicieux : pour aider leurs amis banquiers, les libéraux utilisent l’argent public, procédant ainsi à une mutuellisation des pertes : alors que c’est tout le contraire, si rien n’est fait pour soutenir l’épargne et l’emploi, ce sont tous les secteurs et donc tous les travailleurs qui en souffriront. Quatrièmement, les banques n’ont eu pour seul objectif que de réaliser du profit facile. Leur activité n’aurait donc eu aucune retombée positive pour le monde économique. Elle aurait été « virtuelle », sans rapport avec l’économie « réelle ». Ce discours est d’autant plus pernicieux que ce dont tout un chacun peut se rendre compte aujourd’hui est le fait que cette crise n’a strictement rien de virtuel et n’a au contraire que des effets bien réels. Cinquièmement, la preuve que le libéralisme serait en crise et en déliquescence, est qu’il doive faire précisément appel à l’argent public, à l’autorité et à la solidité de l’Etat, à de l’interventionnisme étatique pour tenter de résoudre les difficultés du secteur privé. Sixième type de raisonnement enfin : cette grande crise qui l’affecte, le capitalisme ne pourra pas la surmonter. Karl Marx l’avait prédit, le capitalisme ne survivra pas à ses contradictions internes. Dès lors, la gauche socialisante se comporte comme s’il n’y avait pas eu d’échec de la planification dans les Républiques socialistes, comme s’il n’y avait pas eu l’effondrement de tout ce système qui n’a engendré, derrière le rideau de fer, que de la misère et du malheur pour des populations entières. La régulation par les voies étatiques serait la bonne solution avec, au passage, la victoire du socialisme.
Que ces arguments nous apparaissent à nous, libéraux, pour ce qu’ils sont, à savoir, creux, infondés, paralogiques ou paradoxaux, ne change rien à l’affaire. Ces arguments sont portés par des partis qui, durant des années ont été les orphelins de l’échec des Républiques socialistes, des partis socialisants qui avaient cru retrouver une jeunesse et un nouveau souffle dans l’altermondialisme (ce fut une déception pour eux) et qui aujourd’hui reviennent à la charge sans scrupule, sans crainte, par exemple, de mêler d’un point de vue doctrinal, une économie de marché qui serait régulée, et cet héritage de l’antiquité sociale qu’est la lutte des classes (toujours présente dans l’article 1 des statuts du parti socialiste belge). Bref, ces arguments même si nous ne les craignons pas, touchent néanmoins la population parce que les mécanismes économiques, financiers et boursiers font peur à nos concitoyens. La banque était leur interlocuteur de confiance, l’intermédiaire efficace et discret entre eux et l’univers de la bourse. La banque était aussi leur garantie pour un avenir serein, à travers une épargne sans risque. Subitement ils ont découvert que rien n’était moins sûr.
M. le président, Chers amis représentant les partis libéraux, il ne va pas falloir nous satisfaire d’avoir raison, il ne va pas suffire de savoir que nos adversaires ont tort, il ne va pas suffire non plus de se convaincre que la crise américaine des subprimes n’est pas d’origine libérale mais est due à l’interférence des pouvoirs publics…nous devrons avoir la capacité de réaffirmer le bien fondé du système libéral, de pouvoir en réformer ce qui doit l’être ; il va falloir en retrouver la source vive, débarrasser celle-ci de tout ce qui, au fil du temps, a eu tendance à la recouvrir. Il va falloir convaincre nos concitoyens de ne pas commettre l’erreur de se jeter dans le lit du socialisme, ni de céder aux apparentes séductions d’une régulation envahissante. Car à terme, ce que nos concitoyens y perdraient, ce ne serait rien moins que leur plus grande vertu, à savoir la liberté.
Chers amis, l’actuel affrontement avec le socialisme se développe donc à plusieurs niveaux. C’est normal, il s’agit d’une période critique, d’une crise qui affecte les différents secteurs de l’activité humaine. L’affrontement est donc également de nature idéologique, et il nous faut être capables de répondre idéologiquement point par point aux arguments utilisés par nos adversaires et que je viens d’évoquer :
-Libéralisme et capitalisme sont deux mots distincts qui désignent des réalités différentes.
-Le libéralisme crée de la richesse au service des êtres humains, au service de la liberté des êtres humains.
-Le libéralisme ne recherche pas la suppression de l’Etat, il veut un Etat recentré sur ses missions, un Etat qui ne soit ni omniprésent, ni omnipotent, mais qui soit capable d’intervenir efficacement quand cela est nécessaire.
-A la source vive du libéralisme, ce que l’on peut lire, ce ne sont pas les concepts de bulle financière, ni d’économie virtuelle, mais les notions de travail (Adam Smith), de liberté, de responsabilité et d’humanité.
C’est pourquoi je voudrais commencer par rappeler une vérité. Une vérité qui a pour nous la force de l’évidence, mais qui, par les temps qui courent, doit absolument être réaffirmée à l’adresse de tous les citoyens. Des citoyens à qui le socialisme s’époumone à faire croire que la liberté serait dangereuse (il planifie plutôt un Etat qui se confondrait avec un Parti Unique), à faire croire que la démocratie serait injuste (les statuts du parti socialiste belge recommandent toujours la lutte des classes), que l’économie de marché serait un échec (là, il n’a encore rien trouver à proposer d’autre) et que le libéralisme serait en crise.
C’est contre cela que je veux rappeler cette vérité : l’ennemi du libéralisme, l’ennemi que le libéralisme ne cesse de combattre, l’ennemi qui est le contraire absolu des libertés, l’opposé des valeurs démocratiques, l’opposé du bien- être des populations et de la dignité humaine, l’ennemi absolu c’est la pauvreté.
Là où existent des zones de pauvreté, les enfants ne vont plus à l’école. Là où il y a des poches de pauvreté, il n’y a pas d’emploi, il n’y a pas d’avenir, il n’y a pas de perspective. Là où il y a pauvreté, aucune liberté n’est réelle et tous les droits sont bafoués : l’accès au logement n’est pas possible, l’accès à l’épanouissement personnel et familial n’est pas possible, l’accès aux études n’est qu’une illusion, l’accès à la santé est un leurre complet.
C’est pourquoi, nous libéraux, avons la fierté de reconnaître et d’affirmer que notre projet politique est aussi, et en même temps, et dès le départ un projet économique : nous voulons la création de richesses, nous voulons nous dresser contre la rareté des biens et contre tous les malheurs qu’elle entraîne. Nous sommes du côté de celles et ceux qui entreprennent, qui travaillent, qui veulent travailler. Nous sommes du côté de celles et ceux qui, dans leur métier, que ce soit un métier manuel ou intellectuel, que ce soit une profession libérale ou un emploi administratif, donnent le meilleur d’eux-mêmes, simplement parce qu’ils ont le sens des responsabilités, le goût du travail bien fait, le respect d’eux-mêmes et de ceux en vue de qui ils travaillent. Ils ont la certitude, en effet, qu’en agissant de la sorte, ils participent pleinement au mieux-être de toute la société dans son ensemble.
Ainsi par exemple, dès le départ nous avons besoin, notamment, d’un enseignement qui vise l’excellence pour tous. Pour tous, c’est-à-dire pour tous les enfants, y compris ceux qui sont nés dans des zones où a été maintenue et entretenue l’équation fondamentale : « pauvreté = socialisme » ! Une équation, comme le savent les mathématiciens, qui peut être lue dans les deux sens.
Le capitalisme n’est pas un projet de société. Il est et doit rester une technique économique, un instrument au service des gens. Et ce, au sein d’une société organisée selon la volonté démocratique de tous les citoyens. Le capitalisme n’est donc pas synonyme de libéralisme. Ce sont deux mots distincts ayant des significations clairement différentes. Seuls les adversaires des libertés, cherchant l’amalgame, glissent volontairement d’un terme à l’autre.
Le libéralisme lui est un projet de société. Projet pleinement politique, comportant des aspects sociaux, culturels et économiques, son objectif premier est de garantir les libertés réelles dont disposent chacune et chacun. Libertés « réelles », car le libéralisme ne vise pas seulement une liberté idéale : un être humain, en effet, n’est libre que s’il dispose concrètement des moyens pour l’être. Autrement dit s’il peut se nourrir, se déplacer, travailler, habiter un logis, se chauffer, assurer un avenir pour ses enfants… Pour qu’il en soit ainsi, il faut que la société tout entière participe par le travail, par des investissements, par ses ressources à la création de richesses. Selon la formule connue : on ne construit pas un paradis social sur un désert économique.
Il faut donc pouvoir allier les deux aspects : l’activité économique, seule susceptible d’assurer le bien-être, avec la vigilance démocratique, laquelle exige que les intérêts du plus grand nombre soient pris en compte. Aucun autre système au monde n’y a mieux réussi que le libéralisme. Les bienfaits dont nous disposons quotidiennement, de l’enseignement obligatoire à la sécurité sociale, de la liberté d’entreprendre à la capacité de créer, de la protection par la justice à la sécurité même de vivre, sont tous, à un degré ou l’autre, d’inspiration libérale.
Le libéralisme s’oppose à toute dérive, à tout excès qui viendrait rompre cette alliance entre démocratie et économie. Il n’y a pas de démocratie sans l’économie de marché (l’échec des Républiques socialistes soviétiques l’a montré). Mais l’économie ne doit pas se dérober à sa mission démocratique, c’est-à-dire à sa mission humaine. Sinon, on n’est plus dans le cadre d’une création de richesses au service des entreprises, au service du travail, au service de l’avenir de toute une société ! Le libéralisme est donc la bonne façon de faire fonctionner le capitalisme : il soutient l’économie de marché et le modèle économique capitaliste, mais dans le même temps, il maintient celui-ci sur ses rails, le contraignant à ne pas oublier l’objectif assigné : contribuer au développement de la société et au bien-être des gens.
Contre la crise financière qui se déploie actuellement, les démocraties libérales sont occupés de prendre les mesures les plus fortes. Cette régulation de l’activité financière ne remet nullement en cause la doctrine libérale qui veut que l’autorité publique démocratique soit en mesure d’intervenir efficacement quand cela est nécessaire. C’est le cas par exemple pour lutter contre le réchauffement climatique. Ce libéralisme lucide est celui que nous portons aujourd’hui sur le terrain économique.
Cela étant, une période critique ne doit pas être entendue ni abordée en un seul sens négatif. Même si elle présente des aspects nuisibles –loin de moi l’idée de nier le caractère dramatique des pertes d’emplois, des fermetures d’entreprises, du chômage technique, des faillites bancaires, de l’appauvrissement personnel…-, la conclusion d’une crise dépendra toujours de la capacité des personnes au sein d’un système, c’est-à-dire d’un ensemble d’institutions, d’organismes privés et publics, de niveaux de pouvoir décisionnels, d’instances internationales…, d’affronter le choc et d’élaborer les bonnes réponses. Il est même permis d’affirmer que c’est à sa capacité de traverser une période critique que l’on peut apprécier les qualités d’un système. Ainsi, lorsque la société communiste des Républiques Socialistes d’Union Soviétique a été confrontée à la crise qui allait aboutir à la chute du Mur de Berlin (plusieurs décennies ont été nécessaires, compte tenu de la répression à caractère totalitaire exercée sur les populations), c’est la totalité du système qui s’est effondrée d’un coup, complètement, politiquement et économiquement.
Il est probable que les différentes qualités qui sont celles de l’économie de marché contribuent toutes à cette capacité de dépassement des crises successives qui l’ont affectée au fil du temps. Comme si, confrontées à une situation critique, la vigueur, l’inventivité, la rationalité nécessaires à une économie de marché fondée sur la libre concurrence, convergeaient pour répondre à un choc et le surmonter. Il faut espérer qu’il en ira de même avec l’éclatement de ce que l’on a appelé une bulle financière. C’est cette faculté de résilience, c’est-à-dire la capacité de dépasser une période critique, qui retiendra notre attention. C’est en ce point précis en effet, que l’on peut le mieux saisir l’impact du libéralisme sur le capitalisme. Mon but n’est pas de prétendre que le libéralisme ne serait que la face politique du capitalisme et que celui-ci ne serait un « bon » capitalisme, ou qu’il n’y aurait quelque chose de positif dans le capitalisme, qu’à la seule et unique condition qu’il respecte les règles politiques du libéralisme. Cela est en partie vrai, mais est insuffisant : les rapports entre les deux sont infiniment plus complexes. En effet, s’il est vrai qu’il est de nature politique, le libéralisme n’est pas « que » politique : il est aussi, par essence, lié à une dimension économique. Pourquoi ? Parce que si la liberté est le bien le plus précieux de l’humanité, cela doit aussi s’entendre en un sens très concret ; à savoir, que si le « bien le plus précieux » n’a pas de prix, il a néanmoins un coût.
Toute vie étant confrontée à la rareté des biens et à la possibilité du mal, il ne peut y avoir de démocratie libérale que si les gens sont prémunis contre celles-ci : on ne peut donc séparer politique et économie. Ainsi, lorsque les « démocraties » populaires de tendance socialiste, se sont coupées de la libre concurrence et de l’économie de marché, ce fut une tragédie pour les populations et, en bout de course, la banqueroute du système entier. De même, lorsque l’économie capitaliste se prend pour seule finalité et oublie que la production de biens doit servir prioritairement au développement et au mieux-être des citoyens, elle met en danger l’ensemble de la société. Le libéralisme allie donc, par essence, fonctionnement démocratique et production de biens ; et ce, en prenant constamment comme moteur de la démocratie et de la production de biens, la liberté. L’instrument du libéralisme est la loi. Sa méthode, la réforme. Celle-ci ne consiste pas à vouloir changer les règles pour le plaisir de les changer, mais à analyser, débattre, évaluer et ensuite à proposer les améliorations nécessaires.
A l’appui de ce que je viens d’avancer, et en référence à la situation de crise que nous connaissons, je reprendrai quelques extraits empruntés au plus grand penseur libéral du 20ème siècle, Friedrich Hayek : « Il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toutes (…) Rien n’a tant nui à la cause libérale que l’insistance butée de certains libéraux sur certains principes massifs, comme avant tout la règle du laissez-faire (…) D’innombrables intérêts pouvaient montrer que certaines mesures particulières procureraient des bénéfices immédiats et évidents à certains, cependant que le mal qu’elles causeraient restait plus indirect et moins perceptible. Là contre, seule une règle rigide et prompte pouvait être efficace »[1]. Ce texte, publié dès 1944, montre bien que l’état d’une société évoluant, il est nécessaire que les réponses évoluent et que nul dogme, moins encore pour le libéralisme que pour tout autre courant de pensée, ne vienne entraver les réformes nécessaires.
Ainsi, dans une démocratie libérale, l’Etat doit pouvoir intervenir au moment où il le faut et de façon efficace, lorsque son intervention est requise. Par exemple, le problème de la pollution de l’environnement ne se posait pas à l’époque où la révolution industrielle s’est opérée au 19ème siècle ; aujourd’hui elle représente un risque majeur pour la planète. Il serait totalement irresponsable de s’opposer au nom de dogmes à l’intervention d’un Etat démocratique imposant des règles en la matière. La même attitude doit être adoptée aujourd’hui pour résoudre la crise d’origine financière qui risque de s’étendre à l’ensemble de l’activité économique et, partant, comme j’ai essayé de l’expliquer, à l’ensemble de notre modèle de société. Le libéralisme ne consiste donc pas, comme ses adversaires sociaux-démocrates le prétendent, à laisser faire n’importe quoi, ni à nier tout pouvoir étatique : le libéralisme veut un Etat dont l’action est efficace, strictement nécessaire et rigoureusement définie par la loi. Ce que confirme cette autre citation d’Hayek : « Le libéralisme est basé sur la conviction que la concurrence est le meilleur moyen de guider les efforts individuels. Il ne nie pas, mais souligne au contraire que pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire »[2]. Et puisque je viens d’évoquer les mesures de régulation nécessaires en faveur de développement durable de la planète, je retiens cet autre extrait de l’ouvrage écrit et publié en 1944 par Hayek, qui s’il ne traite pas encore de pollution, et pour cause, aborde néanmoins une problématique proche permettant de conclure quelle serait l’attitude qu’il défendrait à l’heure actuelle : « Interdire l’usage de substances toxiques, ou exiger des précautions spéciales pour leur utilisation (…) voilà qui est pleinement compatible avec la préservation de la concurrence »[3].
Ce n’est pas s’avancer inconsidérément que d’interpréter en ce sens la pensée d’Hayek ni d’essayer d’en tirer des enseignements face aux temps critiques et incertains que nous connaissons. En 1960, dans un article intitulé L’entreprise dans une société démocratique : dans l’intérêt de qui devrait-elle être et sera-t-elle dirigée ?, il écrit : «…lorsque j’affirme que le seul but spécifique que les entreprises devraient poursuivre est d’offrir le retour sur le capital le plus important à long terme, cela ne signifie pas que dans la poursuite de ce but elles ne devraient pas être restreintes à la fois par des règles juridiques générales et morales (…) considérées comme non moins contraignantes pour les entreprises que les règles strictes du droit »[4]. Les entreprises visées ici par Hayek, sont à finalité économique et sont conformes au modèle entrepreneurial du libéralisme. Par ailleurs le retour sur capital est précisé comme devant être « à long terme » et devant répondre à « l’utilisation profitable du capital qui a été confié à la direction par les actionnaires ». Sortir de cela, revient « à leur conférer des pouvoirs indésirables et socialement dangereux »[5].
Je tiens cependant à insister sur ceci : la solidité du projet et du modèle libéral est liée au fait que ces « règles strictes du droit », cette « armature juridique soigneusement conçue », sont définies, débattues, votées, et si besoin réformées, dans le cadre d’Institutions démocratiques qui en garantissent à la fois l’équité, l’efficacité et la stricte nécessité.
Seule, cette assise légale ne suffit pas à assurer la capacité de résilience de l’économie de marché face aux crises qui l’affectent ; d’autres facteurs ou qualités interagissent également. Mais elle en est une condition sine qua non.
[1] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, 1ère éd. 1944, trad. fr. 1946, Paris, Presses Universitaires de France, 1985, p.20.
[2] Op. cit., p.33.
[3] Op. cit., p.34.
[4] Friedrich A. Hayek, in Essais de philosophie, de science politique et d’économie, 1ère éd. 1967, Paris, Les belles Lettres, 2007, p.434.
[5] Ibid., p.433 et 434.